Paul Klee - Chemin principal et chemins secondaires - 1929

Publié le par Anna-Sarah B.N.

Paul Klee - Chemin principal et chemins secondaires




Cette œuvre de Paul Klee est réalisée en 1929, à Weimar en Allemagne.
 Le titre en est Hauptwege-und Nebenwege, ce qui peut se traduire par Chemin principal et chemins secondaires ou encore Route principale et routes secondaires.
C’est une huile sur toile de 83 x 67 cm.
Le tableau est aujourd’hui conservé à Cologne, au Wallraf-Richartz und Ludwig Museum

Historique de l’oeuvre

Genèse de l’œuvre

    L’orient a une place principale dans la conception de ce tableau et dans l’œuvre générale de l’artiste. Il réalise cette toile à la suite de son voyage en Egypte en1928.
C’est le deuxième voyage que Paul Klee entreprend dans l’orient mythique des peintres. Il avait déjà effectué un premier voyage en Tunisie avec Macke et Moilliet, qui lui révèle les couleurs, la  lumière méridionale et qui l’aident à trouver la voie de la peinture ; c’est là qu’il acquiert la certitude d’être enfin devenu peintre (aux portes de Kairouan, le 16 avril 1914)

    A partir de ce premier voyage, c’est  le début des peintures-tapis : les tableaux de paysages de maisons deviennent des tapis dans un aplatissement des plans et juxtaposition des taches de couleurs formant comme une tapisserie orientale et ancienne.

 
    La musique également occupe toujours une place importante dans sa vie même si au moment de la réalisation de cette œuvre son statut de peintre ne peut plus être remis en cause. Par ailleurs, l’année 1929 est marquée par le refus de la philosophie rationalisante qui règne à l’école du Bauhaus de la part de Klee, et la promotion optimale du monde de l’imaginaire.
    Jusque là, l’artiste a fait la connaissance de nombreux courants et groupes artistiques. Les plus significatifs pour le tableau que nous allons étudier, seraient les cubistes comme Le Fauconnier, Delaunay, Braque ou Picasso. Les tableaux tapis ont une certaine esthétique de déconstruction par leur division du paysage en carrés colorés. Paul Klee connaît et admire aussi déjà à l’époque Cézanne. Mais il faudrait aussi s’intéresser pour le fond du tableau à l’influence de peintres plus «fantastiques » comme Blake ou Goya et pourquoi pas voir dans la construction «quadrillée » du tableau une réminiscence de la Section d’or de la Renaissance.   
 

Analyse de l'œuvre
 
Deux points de vue

    On peut considérer deux points de vue généraux pour une première lecture du tableau :  de haut comme si on survolait la scène à la manière d’un paysage aérien, avec une sensation limitée d’omniscience dans le chemin à parcourir ;ou un point de vue frontal si on l’appréhende comme une tapisserie. La toile est  travaillée à partir de rectangles de couleurs  déterminés par un quadrillage de cerne noir justement à la manière d’une tapisserie ou de vitraux.
    Le tableau ainsi divisé, semble suggérer une voie principale et régulière quasiment au centre de la composition s’enfonçant dans un paysage de terre cultivée. Pourtant le sujet est traité à la limite de la lisibilité et on retrouve bien ici l’économie de détails souhaitée par Klee dans ses écrits pour faire plus facilement le lien entre la réalité représentée et l’interprétation sensible qu’en a fait le peintre.  

Musicalité

    Chaque centimètre est travaillé comme une topographie précise. Le système pictural d’alliance entre les couleurs/tonalités et la grille formée par les lignes plus ou moins droites, fonctionne comme un plan orthonormé où chaque combinaison d’une couleur avec un rectangle précis indique un point du paysage.
    De plus, parsemées sur le tableau, on observe des sortes de petites  taches qui ressemblent à des résidus ou bien qui peuvent être interprétées comme des points de repères. On peut faire le rapprochement avec le système des grilles musicales, où les tons de valeurs rythmiques différentes (noire, blanche, croche etc.…)  placées sur une portée, retranscrivent la mélodie imaginée par le compositeur. On retrouve dans cette composition, l’importance de la musique pour le peintre. Le plan peut donc être lu aussi comme la retranscription de l’harmonie créée par l’imagination de l’artiste. 

Les directions et perceptions optiques

    La direction principale du tableau est donnée par la « voie » centrale, constituée par deux lignes verticales qui s’éloignent en suivant une certaine perspective vers un horizon lointain. Il s’agit peut-être de la retranscription  des plaines cultivées de l’Egypte et l’artère centrale représente peut-être le Nil. Le tableau serait donc une image synthétique de son souvenir du voyage.

    Cependant, les différents titres existants pour l’œuvre font tous référence à des chemins secondaires. Donc, si on considère l’artère centrale comme le chemin principal, il peut nous être suggéré, la recherche d’autres « chemins » dans la toile invitant de ce fait le spectateur à parcourir l’œuvre du regard. De plus, cette dualité singulier/pluriel pourrait illustrer les rapports entre un chemin principal comme des faits bien établis et réels et des chemins secondaires qui en découlent comme l’interprétation ou les sentiments de celui qui emprunte le chemin principal.

    Mais en s’intéressant aux écrits de Klee sur la perception optique d’une œuvre par le spectateur, on découvre que « le spectateur d’une œuvre doit s’imaginer qu’il voit son reflet devant lui. Puis il doit supposer […] que la direction avant- arrière dans l’œuvre est symétriquement opposée à sa propre orientation : l’orientation dans l’œuvre ne vient pour ainsi dire à la rencontre de son orientation. » . L’oeuvre ne doit donc pas se saisir comme une voie allant vers l’horizon, mais bien  dans le mouvement contraire.

    La composition occupe et structure toute la surface du tableau. Les autres lignes verticales du tableau sont beaucoup moins régulières que les lignes de l’artère centrale mais leur caractère interrompu et parfois hésitant, contribue à donner une dynamique, à la fois, de cheminement aléatoire, et de verticalité.
Chaque ligne crée un nouvel espace à l’intérieur de la toile.

Couleurs et tonalités
 

    Les tons de ce paysage s’étirent dans le jaune, orangé, rouge, bleu clair, et bleu tirant sur le violet, jusqu’au vert. Mais même si les couleurs sont variées, elles restent dans le domaine de la transparence et de la tonalité pastel. Cette caractéristique permet à l’œuvre de diffuser elle même sa lumière, comme si  Paul Klee avait utilisé de l’aquarelle..

    Les couleurs sont réparties en cases colorées déterminées par le dessin du réseau de lignes. Elles ne sont pas vraiment disposées dans un ordre précis ou par zone, même si une alternance de bleu pâle et bleu violet domine dans le haut de la composition, mais dans des lignes uniquement horizontales ainsi que sur une mince bande horizontale tout en bas du tableau.
    Ce bleu semble déjà représenter un ailleurs, comme la mer ou le ciel. La zone horizontale bleue, dans le haut du tableau, est précédée par une fine bande rouge horizontale qui, au vu de l’orientation donnée par l’artiste dans ces écrits pourrait fonctionner comme le marqueur du point de départ du parcours de l’œuvre.

    Si l’artère centrale représente le Nil ou un fleuve, on peut remarquer que les couleurs utilisées sont les mêmes que dans le reste du tableau. Elles agissent alors comme des reflets à fleur de l’eau, de la berge. On retrouve donc une autre fois la question du reflet dans le tableau, mais cette fois, mis en abîme dans  la composition même.    

    Dans le reste de la composition, les couleurs se répondent partout dans le quadrillage, comme si le regard suivait un processus de décryptage de la toile. On peut quand même voir une certaine diagonale créée par une suite de carrés jaunes allant du bas droit jusqu’au quart haut de gauche de la composition.

    Chemin principal et chemins secondaires semble montrer une perception synthétique entre architecture urbaine et architecture du tableau.

Considérations de l'artiste

    Dans "Credo du créateur", Paul Klee écrit « l’œuvre  plastique présente pour le profane l’inconvénient de ne savoir ou commencer (la lecture), mais, pour l’amateur averti, l’avantage de pouvoir abondamment varier l’ordre de lecture et de prendre ainsi conscience de la multiplicité de ses significations […] l’œil suit les chemins qui lui ont été ménagés dans l’œuvre ». On voit ainsi que ce thème du regard du spectateur et de la lecture de l’œuvre le préoccupe comme beaucoup avant lui dans l’Histoire de l’art.
   
    Mais on retrouve aussi dans le tableau, la notion de l’artiste en tant qu’individu libre dans un grand tout structuré, une idée de cosmologie universelle présente même dans l’art et du parcours de l’individu en parallèle aussi bien avec ces différents voyages qu’avec des notes sur une portée. Ce qui l’intéresse c’est la progression dans un espace qu’il soit imaginaire, réel, ou pictural. Il suffit pour cela de lire « le petit voyage au pays de Meilleure Connaissance » ; même si le parcours n’est pas le même que dans Chemin principal et chemins secondaires, le principe reste que « l’art pur suppose la coïncidence visible de l’esprit  du contenu avec l’expression des éléments de forme et celle de l’organisme formel ».


    C’est cette conception qui fait de Paul Klee, à la fois un peintre expressionniste, abstractionniste et un peu surréaliste à la fois.

    Reste à savoir quelles sont les voies et les chemins parcourus par le peintre et vers quoi il cherche à nous emmener. Souvenir du « chemin parcouru » dans son évolution de peintre au contact de cet orient, il se pourrait que ces voies soient à leur tour le parcours initiatique du spectateur que nous sommes face à l’étendue de l’œuvre de Klee, et le début de la compréhension de cet art spiritualité, offert sans réserve par ce peintre malgré les rejets du public contemporain.
    Laissons-nous donc aller à cheminer dans le paysage que Paul Klee a élaboré, pour  nous emmener vers « son » ailleurs.


Note:
Depuis le mois de juin 2005, le Centre Paul Klee (ZPK) a ouvert à Berne en Suisse. Il s'agit d'un bâtiment spécialement construit et dédié à l'oeuvre de l'artiste, dont le fonds comprend plus de 4000 oeuvres, tout supports et techniques confondus.
http://www.zpk.org/ww/fr/pub/web_root.cfm


Publié dans Analyse d'oeuvres

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

vince 30/08/2009 10:26

merci pour cette critique !! (au singulier Hauptweg est sans e final ;-) )

Carpette 26/09/2005 12:01

Je suis fan de Klee. Gros becs et bravo pour ton blog.

Arnaud Forster 18/09/2005 22:33

Bonsoir,
Très bon site mais je m'étonne de savoir que le Centre Paul Klee qui a ouvert ses portes à Berne (qui n'est autre que la capitale de la Suisse) se trouve selon vous en Allemagne !!!

Mea maxima culpa… Quelle erreur!  Désolé pour nos amis suisses. ;)L. Bettinger

Marie lh 16/08/2005 21:18

Bonsoir la musique et la couleur
une union réussie. MarieLH

lylouve 02/08/2005 14:50

idée originale et pertinante, ton blog est d'une qualité rare, c'est exaltant.