Lundi 26 décembre 2005
RON MUECK à la Fondation Cartier

Exposition de Ron Mueck sculpteur hyperréaliste australien du 19 Novembre 2005 au 19 février 2006


(Exceptionnellement, il n'y aura pas de photos ni de croquis pour ce commentaire d'exposition pour des raisons qui seront évoquées plus bas)

    J’étais impatiente d’aller voir cette expo et ce pour de nombreuses raisons. Je n’avais pas envie de rester sur un mauvais souvenir de la Fondation Cartier, j’en rêve, la dernière expo en date ne m’avait pas enchantée. Et puis il y avait ce gros homme, Big Man à l’expo Mélancolie en ce moment au Grand Palais. Ce gros homme dans un coin autour duquel tous les visiteurs s’agglutinaient comme on regarde un pestiféré, il faisait la moue, ce gros homme, impressionnant de réalisme mais surtout surdimensionné. Il y avait eu cet article de Jean Clair commissaire de Mélancolie dans le dernier numéro de Art Press, la couverture est d’ailleurs une œuvre de Mueck, un masque gigantesque autoportrait. Et toutes ces photos qui ont circulé dans les magazines, on reparlait de Boy un garçon de 5 à 6 mètres de haut présenté à la biennale de Venise en 2001.

    Et me voilà à la Fondation Cartier. 5 œuvres, je tourne et retourne mais non, il n’y en a que 5, le sous-sol étant investi par l’exposition consacré à l’artiste numérique John Maeda (allez-y jeter un coup d’œil ça vaut le coup d’œil), il n’y en a même pas une petite en plus à la librairie. D’ailleurs tant que j’y suis j’en profite pour regarder le catalogue mais non, il n’est pas encore sorti, c’est prévu pour le 20 décembre. Je suis un peu déçue. Mais on m’explique que c’est un choix de Ron Mueck qui tenait à ce que les œuvres soient photographiées telles qu’elles ont été disposées pour l’exposition à la Fondation Cartier parce qu’elles ont été conçues spécialement pour l’occasion. Et là je comprends. Alors je redescends de la librairie (oui, elle est sur la mezzanine) et je profite de l’expo.

    5 sculptures sont donc présentées au rez-de-chaussée de la Fondation Cartier, on peut donc apercevoir leurs silhouettes de l’extérieur grâce aux parois vitrées mais on loupe le meilleur. Dans la première salle sur la droite, cohabitent In Bed, sculpture gigantesque d’une femme s’éveillant doucement dans son lit ainsi que Two Women, deux vieilles dames pas plus hautes que 60 cm semblent observer un événement mystérieux au loin. Dans la salle de gauche, sont présentées, Spooning Couple, un couple allongé en position fœtale, Mask III , le visage immense d’une femme noire, et enfin Wild Man, un géant sauvage nu, assis sur un tabouret, réticent.

    Ce qui frappe avant tout, et ce que la plupart des visiteurs recherchent, c’est le souci de réalisme des sculptures poussé à l’extrême. Ron Mueck a longtemps travaillé comme marionnettistes notamment pour le muppet show. Il y a donc du métier derrière tout ça. Ce n’est que depuis 1996 qu’il ne se consacre qu’à son art. Il travaille en plusieurs étapes, il réalise au préalable une sculpture en argile qui lui donnera un moule. Les sculptures sont réalisées en fibre de verre teintée pour la plupart ce à quoi est ajoutée de la silicone qui permet l’implant minutieux de cheveux et poils. Mueck peint ensuite toutes les rougeurs, grains de beauté et autres imperfections épidermiques à l’acrylique.
C’est un travail de titan.

    Il y a donc Mask III, le gigantesque masque d’une femme noire. Présenté contre un mur blanc, le visiteur peut le voir de face et de profil et remarquer la proéminence du masque qui semble avancer vers nous. Avec les masques on voit que Mueck s’attaque à des sujets récurrents dans l’histoire de l’art. Et quand on sait qu’il a également réalisé un masque autoportrait gigantesque dans le cadre d’un travail en série (qu’on a justement pu voir sur la couverture d’art press), on peut penser qu’il s’agit d’une réflexion sur l’identité. Le masque est creux, si on se penche sur le côté on peut voir à l’intérieur : c’est noir, brut, et contraste énormément avec les détails minutieux présents sur la face. Mueck va même jusqu’à retraduire l’humeur vitrée de l’œil. C’est une sorte de démonstration, de mise en abîme du travail hyperréaliste de Mueck, il nous en montre les ficelles. Le masque est creux mais le volume des joues et des lèvres sont pleins. Le visiteur est mis devant une illusion mais s’il se déplace autour du masque il comprend. Cette ambivalence n’existe pas dans les autres œuvres qui sont toutes entières des illusions d’autant plus troublantes que leur échelle est bouleversée.

    Spooning Couple est un couple endormi dans une position fœtale. Ils sont présentés sur un socle à 1 m de hauteur environ et sont réduits, ils pourraient tenir sur une petite table. On arrive donc devant cette sculpture et on regarde de haut ce couple. Ici voyeurs, nous devenons spectateur de leur intimité. On ne sait pas ce qu’ils chuchotent mais on comprend qu’ils ont une histoire , ce ne sont pas que des mannequins qui posent et le langage du corps est ici travaillé avec le même réalisme que les textures de peau.

    In Bed représente une femme pensive s’éveillant doucement de son lit. La sculpture est gigantesque, elle investit presque la totalité de l’espace de la salle de droite.  Ici son corps est en grande partie caché par les draps blancs. Dans un angle blanc, on imagine son genou remonté, la pose est lascive. La femme dont la tête et les épaules sont adossées à l’oreiller blanc est dans une position de transition entre l’allongé et l’assis. Son bras gauche plié, ses doigts posés sur ses lèvres, elle regarde pensivement vers la fenêtre.
    Là aussi, on essaye de s’imaginer ce à quoi elle peut bien penser. Cette sculpture, dans la solitude qu’elle traduit, me fait penser à ces tableaux de Hopper où un personnage seul regarde par la fenêtre. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que les deux artistes soient présentés à l’exposition Mélancolie. C’est ce rapprochement qui me fait prendre conscience que les sculptures n’ont pas été posées là au hasard. La femme de In Bed regarde vers la fenêtre, on le constate ici à la Fondation Cartier, mais essayons un instant de s’imaginer la même sculpture dans un autre musée, une autre pièce blanche , fermée, de même volume.                 L’impression n’est pas la même, dans une pièce fermée, le regard de cette femme ne pourrait s’envoler au-delà de la vitre. Il serait limité par les murs blancs et ne deviendrait qu’un regard fixe dans le vague alors qu’à la Fondation Cartier, avec les parois vitrées qui ouvrent le regard sur un coin de verdure et un bout de ciel , le regard va plus loin et gagne en intensité.

    Je reste longtemps devant cette sculpture. On en ressent le volume, on le comprend physiquement, on peut même s’imaginer son poids, si cette femme dépliait son bras elle pourrait nous écraser. Et c’est justement le contraste entre cette puissance et ce calme qui nous saisit.
    Je me décide à prendre mon crayon, mon carnet, je m’assieds. Ce n’est pas compliqué de dessiner l’ensemble de la silhouette, de retranscrire son volume. Mais quand on en arrive à l’expression du visage, du regard et à ce truc en plus qui fait que cette position, ce relâchement, disent, racontent quelque chose, mon dessin n’est plus à la hauteur. Il me dégoûte même. En quelques minutes, j’ai transformé cette œuvre en image, je l’ai réduite, je suis déçue. Le dessin ne m’aidera pas à capter l’œuvre dans ma mémoire, je l’ai jeté.
En rentrant chez moi, je retrouve toutes les photos que j’ai pu trouver concernant le travail de Mueck, aucune ne le fait ressentir ce que l’on vit vraiment devant une de ses œuvres même si l’on peut attester de la méticulosité mise en œuvre. Je suis embêtée pour mon article, je n’aurai pas d’images étant donné qu’on ne peut pas faire de photos dans l’espace même de la fondation cartier, je vous renvoie donc au site  HYPERLINK : http://www.fondation.cartier.fr/flash.html  sur lequel vous retrouverez également un extrait d’une très bonne analyse de Robert Rosenblum sur le travail de Mueck.

    Quand j’arrive à me détacher de In Bed, je me dirige vers Two Women, ces deux petites vieilles. Elles sont d’ailleurs littéralement petites. La réduction de l’échelle concorde parfaitement avec la voix qu’on leur imagine et leur conversation dont le mystérieux sujet a l’air d’être au-delà des vitres de la Fondation Cartier. On ne peut pas s’empêcher de regarder dans la même direction que leur regard comme pour participer à leur complot. Ce sont les seuls personnages à être habillés, Spooning Couple et In Bed sont en sous-vêtements. Encore une fois, tout y est, le manteau, les chaussures usées, les bas…
    On dirait qu’ici, Mueck fait une sorte d’étude sociologique, et dans ce cas, In Bed serait une étude psychologique, Mask III une étude anthropologique ou anthropomorphique puisque les masques établissent une distance en créant des typologies de visage , et Spooning Couple, pourquoi pas une étude scientifique sur les comportements puisqu’on étudie ce couple comme  on étudie des rats de laboratoire.

    Une autre justification de la réduction d’échelle de Two Women est possible : si l’on essaye de se les représenter à échelle humaine voire même un peu plus grandes, les deux vieilles ressemblent plus à une sculpture pop art à la Duane Hanson. Two Women , par leur taille, ne s’imposent pas, elle incite le visiteur à plisser des yeux à se courber, à prendre leur position plus que s’il ne se trouvait devant une sculpture à échelle humaine qui s’imposerait d’elle-même et n’inviterait pas à se plonger dans son histoire. Les œuvres de Mueck ne cherchent pas à être un miroir de la société, elles nous plongent dans des histoires.

    Et enfin, il y a Wild man, ce géant hirsute perché sur son tabouret. Il nous regarde avec méfiance, comme s’il avait peur . Il pousse donc sur ses bras appuyés sur son tabouret pour se tenir le plus loin de nous. Il est nu et poilu. Si vous avez du temps devant vous, je vous mets au défi de compter tous ses poils. On abandonne vite faute de patience, Mueck, lui les a plantés un à un dans la silicone.

    Reste une question tout de même qui a fait débat lors de ma visite mais à laquelle je n’ai toujours pas de réponse : après avoir examiné le sauvage de bas en haut, on remarque qu’il n’a pas d’empreinte digitale et quand on voit avec quelle habileté le grain de la peau est représenté (chaque pore, chaque petite imperfection) l’impossibilité technique n’est pas envisagée. Serait-ce alors une autre réflexion sur l’identité. Je ne pense pas que cette question soit sans importance étant donné qu’il apparaît clairement que c’est un choix de Mueck. De lui nous n’aurons pas de réponse puisque apparemment il théorise peu (à ma connaissance pas du tout mais mieux vaut éviter d’être trop catégorique).

    C’est en tournant autour de ce Wild Man assis sur son tabouret que je me rends compte que les sculptures ne sont pensées que pour être observées d’un point de vue unique. Je l’ai déjà ressenti en essayant de trouver ma place pour dessiner In Bed. On peut tourner autour de Wild Man, constater qu’il a des poils dans le dos, attester du savoir-faire, comprendre son volume, mais tout se passe dans le regard comme c’est également le cas pour In Bed et Two Women. On peut tourner autour, mais de l’autre côté, on aura la sensation que les sculptures nous tournent le dos, qu’il faut être placer devant pour mieux les voir. C’est d’autant plus vrai pour Mask III qui comme tous les masques est habituellement présenté frontalement. Spooning Couple ne déroge pas à la règle, on peut tourner autour, ce qui importe le plus, c’est que le socle soit bas pour que l’on comprenne vu de haut la position des corps soulignée par le titre lui-même (spoon en anglais : cuiller).

    Ce Wild Man me rappelle étrangement le Saturne de William Blake, sûrement à cause de la taille, des longs cheveux. Encore une fois, Saturne est présent à l’exposition Mélancolie, coïncidence. Je tiens à préciser que je n’ai pas visité les deux expositions dans la foulée l’une de l’autre, je pense donc que ces rapprochements ne sont pas liés au fait que je mélange les deux expositions mais qu’ils justifient d’autant plus la présence d’une œuvre de Mueck à l’exposition Mélancolie.

    J’ai revu ma première impression sur l’exposition de Mueck, elle me plaît de plus en plus. Elle est agréable à parcourir, les œuvres sont répartis équitablement dans l’espace, on se ballade. Et nous dans tout ça, avec notre taille, notre échelle, on relativise, on se sent tour à tour petit et grand.

    Mueck amène des éléments narratifs tels que les draps, oreillers, vêtements, mais aussi les regards, les postures, les rides… qui contextualisent les œuvres, les personnages semblent avoir une histoire, ils ne sont pas de froids mannequins. Le visiteur est ainsi amené à s’inventer une fiction. Les éléments narratifs offrent des supports à son imagination sans l’entraver. Mueck ne surcharge pas de détails (je ne parle pas du traitement de la peau qui est rigoureusement détaillé, je parle plutôt d’indices narratifs) et c’est là la force de ses œuvres qui vont au-delà du savoir-faire. On ne se trouve pas devant une démonstration technique comme au musée Grévin. Les œuvres de Mueck suggèrent, c’est cette retenue alors que tant est possible qui séduit.

    Je vous encourage donc à aller voir Mueck à la Fondation Cartier et j’espère que vous ne serez pas déçus(es). Si vous en avez l’occasion (des vacances de Noël à Paris ?) allez voir également Mélancolie au Grand Palais, allez-y avant de voir Mueck et évitez les files d’attentes (2 ou 3 heures pendant les fêtes) en réservant vos places ou en profitant des nocturnes : http://www.rmn.fr/galeriesnationalesdugrandpalais/ .

    Pour ma part, je vais attendre la parution du catalogue de Mueck…
 
par Claire publié dans : Les commentaires des expositions
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Commentaires

J'aimerai voire ces sculptures! Quoique que l'hyper-réalisme me laisse parfois mal à l'aise... car trop "vrai" paradoxalement. Je demanderais à mon frère d'y faire un tour et de me rapporter un catalogue (hélas, pas facile de bouger d'ici pas mal de temps de mon Toulouse d'adoption)
Superbe article très précis, on "visualise" fort bien ces oeuvres et tu en fais une critique des plus constructive je trouve! (enfin pour moi, évidemment, mais ça m'évoque des images de celles-ci, bon signe!)
Bonne fin de semaine bien festive et je repars
commentaire n° : 1 posté par : sieglind (site web) le: 27/12/2005 22:27:07

Claire


Merci de cet article et de l'avoir mis en lien sur mon site.


J'aime votre point de vue, votre recherche de l'endroit idéal. Et puis, en tentant de dessiner (et n'y arrivant pas), vous découvrez une vérité.

commentaire n° : 2 posté par : Lunettes Rouges (site web) le: 29/12/2005 22:06:36
Salut salut!


Je vous souhaite une merveilleuse année 2006...!


A bientôt!


SysTooL
commentaire n° : 3 posté par : systool (site web) le: 31/12/2005 12:06:33
Juste une bonne année (avec du retard) et plein de choses agréables (à ta discression naturellement)
Bonne fin de journée et à bientôt.
commentaire n° : 4 posté par : Sieglind la dragonne (site web) le: 04/01/2006 17:33:58
Je suis revenue sur cet article, tellement détaillé, qu'on a vraiment l'impression d'assister à cette expo. Pour le coup des empreintes digitales, j'abonderais dans ton sens... étant donné ce que tu décris de sa précision anatomique presque photographique... par contre, entrer dans la tête du créateur, pas évident...  (le doppelgänger d'Hoffmann n'a ni ombre ni empreinte, non plus)
Bonne journée
commentaire n° : 5 posté par : Sieglind la dragonne (site web) le: 09/01/2006 10:29:38
Aucun rapport c'est juste pour vous souhaiter une bonne année a tous !amicalement PH.
commentaire n° : 6 posté par : philippe charpentier (site web) le: 09/01/2006 18:53:21
Merci beaucoup :)

(je recherchais la liste des oeuvres de Mueck exposées à la
Fondation Cartier, et j'ai trouvé bien mieux ^^
C'était très agréable à lire, et j'aime savoir que je ne suis pas
la seule à avoir fait le lien avec Mélancolie....)

^^
commentaire n° : 7 posté par : une... le: 19/03/2006 21:51:20
Bien vu ce blog ! Continue ainsi ! :)



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commentaire n° : 8 posté par : Mimi le: 25/03/2006 17:42:19
Salut j'ai bien aimer tes articles



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commentaire n° : 9 posté par : sisi le: 31/03/2006 03:46:35
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commentaire n° : 10 posté par : referencement le: 24/04/2006 16:09:30

Bonjour,


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Bonne continuation

commentaire n° : 11 posté par : xav (site web) le: 15/10/2006 22:03:31
Bonjou,
Visiter mon site, je suis un artiste au RMI et cela vaux le détour.
http://www.patrickgonzales.net

merci
commentaire n° : 12 posté par : Gonzales (site web) le: 09/07/2007 17:42:05

Hello,

 

Je regroupe sur mon sky un maximum de blogs sur l'ART graphique, il suffit de poster un com avec qq infos, afin que je mette un lien vers le sky (s'il correspond bien a un blog artistique ;) )

 

+5 au passage ;)

 

Bye ^^

commentaire n° : 13 posté par : The-lopho (site web) le: 02/08/2008 18:18:03

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