Samedi 3 décembre 2005
Le lendemain matin, le loft qui donnait sur une cour était très calme, elle a dormi jusqu’à midi. Moi, j’attendais avec mes croissants, mes figues fraîches et mon eau chaude que je maintenais à température depuis des heures, prête pour recevoir les 2sachets de thé (1de thé vert et 1de thé russe, j’adore ce mélange). Je l’ai entendu tousser ,  tourner, virer mais pas se réveiller. Alors, j’ai ouvert la porte du four pour que l’odeur des croissants que j’y avais réchauffé parvienne à ses narines .
Aucune dormeuse ne peut résister à l’odeur des croissants chauds.

Elle était couché sur le côté , tournant le dos au reste la pièce. Ses yeux, si ils étaient ouverts,  devaient être fixés sur les silhouettes bleues que j’avais dessiné sur le mur du fond. Je me suis approché avec mon plateau à la con, l’air un peu niais, pas sûr de moi, empoté.  C’est sa voix qui m’a sorti de là. Une voix encore lourde, mais  plus rauque que dans mon souvenir. Probablement le poids de la nuit. On y sentait comme de la vigilance. Elle m’a dit, sans se retourner, peut-être embarrassée :

Je me souviens à peu prés de tout, je suis contente que vous m’ayez sorti de ce trou avant que ces petits connards aient besoin de gifles, je sais que vous m’avez porté jusqu’ici, mon corps me dit que vous n’avez rien fait d’autre que de me couvrir avec le drap, je me souviens de tout mais pas de votre nom. Chevalier blanc, peut-être ??

Il m’a semblé qu’elle se payait ma tronche.

-   Allez… revenez …
D’accord, mais faut me tutoyer
Va pour le « tu », White Vador.

C’était, après notre première nuit, notre premier dimanche matin.
Il y en a eu d’autres, plein .

Ça fait dans les 5 ou 6 ans que Haess vient régulièrement dormir chez moi.
Quand j’ai déménagé, elle a tenu à m’aider à bouger mes affaires vers mon nouveau logement, parce que elle voulait choisir sa chambre. Quelquefois elle prévient, quelques fois non. Certaines de mes compagnes, au début, trouvaient ça bizarre, mais j’ai pris l’habitude de prévenir les nouvelles que ça pouvait arriver, puis j’ai fini par dire que c’était une sorte de nièce.
Haess venait toujours toute seule. Je veux dire sans mec. Parfois avec une amie , rarement. Je ne lui posais jamais de question. J’avais bien compris que c’était ce qu’elle aimait. Ma maison était devenue une sorte de cachette où ceux qui l’emmerdaient ne pouvaient pas venir la chercher.
A chaque fois qu’elle vient passer le week-end, je lui porte son petit déjeuner au lit .

Nous n’avons jamais couché ensemble.

Je l’entendais qui me disait que les hommes allaient se rendre compte qu’il fallait aller moins vite, que la distance s’allongeait si on ralentissait, que la caresse serait plus douce si elle était plus lente.

Tu dors ? elle m’a dit
No, no, keep on talking…je regardais les jeux d’ombre des feuilles de vigne sur le mur.
Tu comprends, si le temps ralentit, l’espace grandit, donc le graffiti ne sera plus que des chiures de mouches et on se remettra à peindre des paysages avec de la profondeur et des détails  parce que nous aurons davantage de temps pour les admirer.
Impressionnisme, le Retour ? j’ai placé entre deux flots.
-Yes, elle ma dit, c’est ça le truc ! Aujourd’hui on a pas le temps, alors les artistes ils font de grosses taches, avec des personnes qui grimacent dessus,  le tout dans des couleurs criardes, pour qu’on les voit vite et bien, un peu comme un gilet fluo quand tu marche sur la bande d’arrêt d’urgence, pour vite être vu, tu me suis ?
Tu veux dire que comme les infos, l’art est devenu flash.
You right, man !

Quand on était bourré et planté, on aimait bien mélanger le français et l’anglais. Assez vite , la conversation devenait incompréhensible et ça nous plongeait dans des fous rire qui  me feront bientôt pisser dans ma culotte.
Nous fêtons ce soir les premières nuits d’automne, les couettes, que Haess est allé nous chercher sans cesser sa diatribe, remontées jusqu’au nez, couchés comme des rebelles sur les pavés tièdes, à côté des transats en rotin  que nous allions bientôt ranger dans la remise pour qu’ils passent l’hiver au chaud, ces transats à bout de souffle , percés, délavés, épuisés  mais que nous aimions tant pour l’aventure  qui consistait à encore oser s’allonger dessus.
Moi, je dérive avec les voiliers d’Argenteuil.
Je me gave de cette nuit claire  qui me fait penser à une fin d’été en Italie.
J’écoute , perdu au fond de la musique de sa voix, fonctionner l’alchimie du petit Cœur  d’Haess
Un petit cœur al dente .
Alors, c’est là, précisément, c’est ce soir,  ce soir là que j’ai décidé d’écrire notre histoire. Ce serait une sorte de never-ending story, une histoire qui n’en serait pas une, une dérive avec la terre qui, comme chacun sait se déplace à  la vitesse de 60 km /sec dans l’univers, en transportant sur son dos les escargots romantiques et scotchés que nous sommes.



Donc, revenons au début…

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