Les buts de Peintures Fraîches

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Laurent Bettinger.
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Vendredi 25 novembre 2005
Le temps.
L’espace.
Le temps, l’espace et la lumière.
Voilà trois mots qui en ont fait décoller plus d’un (une ?)
J’aurais pu dire : du temps, de l’amour et des cigarettes.
De la musique, des tambours et des transes.

Danse, mon frère danse !

Des nuages, des oiseaux et des éclairs.
La lune a transformé le ciel en grand écran
Cinéma, cinéma,
Les feuilles de vigne dessinent des dents noires
Sur les murs bleutés par la nuit  américaine.

Les pavés de terre cuite sont plus tièdes que le cuir de mon dos.

Je suis couché par terre ,
Mon esprit s’envole
Je tire encore une goulée sur le oinje,
Ne me fais pas peur mon frère,
Vamos nos !

Haess et le ciel.
Haess est le ciel !

Coupez !

Flash-back :

D’abord, je vous situe la scène. On est, Haess et moi, couché sur le dos, l’un à coté de l’autre (elle est à ma droite), à même le sol de la terrasse. Il n’est pas tard, mais les jours sont plus courts avec l’été qui s’achève et nous regardons les étoiles s’allumer dans un ciel déjà bien sombre . Nous sommes restés dehors parce que l’air est particulièrement doux ce soir et nous sommes là, côte à côte, à regarder la nuit s’installer. c’est encore un dimanche. De toute façon, c’est toujours un dimanche quand Haess est là. Ce qui est plus inhabituel, c’est que nous soyons seuls.
Haess me parle du temps qui va nous apprendre à prendre notre temps et de  la beauté du temps qui passe, qui peut rendre la vie plus belle et donc l’art plus beau si on a plus de temps, vous suivez ? Moi, pas trop.
Haess me parle en douceur mais j’ai un peu l’impression d’écouter France culture...  Si ce n’était la voix chaude de ma belle voisine ( Haess est un bloc, je vous l’ai déjà dit ?) je serai pas loin d’avoir un de ces  légers bourdons du dimanche soir. Surtout que Haess me fait fumer des trucs qui me décolle le cerveau de la boite crânienne, ça aide pour le bourdon.

Bon, je vous ai décrit la scène, maintenant je vous parle d’Haess.

J’ai rencontré Haëss dans un vernissage, un de plus.
Je l’ai vu en entrant, elle était très entourée, surtout par des hommes. Des hommes jeunes et beaux. Plus beaux que moi parce que beaucoup plus jeunes.
Elle riait sans arrêt et acceptait de bonne grâce tous les verres que ces petits clébards lui amenaient. J’ai fait un tour pour regarder les Sculptures, de la ferraille tordue avec vaguement des formes de flèches, à la queue leu leu, en rond. Je vous dis pas le nom de l’artiste parce que il commence à être très côté mais franchement… bon, passons.
Haess : dans mon dos, j’entendais son rire . D’autres devaient l’entendre aussi, mais moi j’avais l’impression qu’elle miaulait comme un petit chat,  perdu sur un trottoir, et  dont on perçoit l’appel nettement, malgré le bruit incessant des bagnoles et des voisins qui s’engueulent. Il me plaisait de croire qu’elle riait pour moi, pour que je sache à chaque instant où elle était, pour que papa-chat, moi,  vienne crocher ses dents dans la peau de son cou et la ramène à la maison.
J’avais envie de croire ça. Je croyais en ça.

L’exposition était ainsi accrochée que nous tournions en rond autour d’un cercle.

Vous comprenez, toutes ces sculptures n’en font qu’une, me disait la galeriste.

Je regardais le centre du cercle : Haess, si belle, si fée du printemps, si jeune.

Il ne peut y avoir de début, ni surtout de fin, quand on possède une seule  de ces pièces, on lit un chapitre de son œuvre…

Haess buvait, buvait, trop. Ça durait depuis un moment Les clébards , narines sous le vent, flairaient ses chaleurs dans la moiteur animale. Je me suis dit que je ferais mieux de penser à autre chose .
J’ai traîné dans l’expo, échangé des salamalecs avec deux ou trois connaissances, envoyé un signe de la main à Zol, évidemment présent, j’ai bu aussi quelques coups, pour me raisonner, pour plus me faire de cinoche avec cette voix genre sourire de la Joconde que partout où vous êtes elle vous suit .
Je sais pas si je lui plaisais où si elle avait vraiment l’intention de me vendre un de ces bouts de fer à béton mais, chaque fois que je passais prés d’elle, la maîtresse des lieux me lâchait un truc du style :

Une œuvre encore en cours d’écriture…soyez dans l’histoire…

Un peu plus tard, quand elle m’a susurré sur l’air de la connivence :

Ce travail est « chargé » il fera de vous un homme plus … vous rendra… rendra plus…

Je l’ai pas laissé trouver son mot.
J’ai pensé : « Ferme-là »
Je me suis tourné vers elle , je lui donné mon verre vide, sans un mot. Et, je suis parti tourner, paso doble, musique et vertige, autour d’Haess.

Sa voix…bon sang, sa voix…
Et sa peau…
Le satin de sa peau,
surtout ses épaules dorées qui accrochaient si bien les faisceaux des floods.
Elle était au centre de ma toile, je faisais un panoramique autour de sa taille.
Elle a reculé, s’est cognée contre moi qui, trop près, respirait son dos.
Le champagne en paillettes sur ma chemise, ses yeux qui ont changé, nous qui ne nous connaissions pas nous  sommes reconnus ; les clebs ont grogné.
Elle était saoule. Bien allumée.
Moi aussi.
Les petites bites ricanaient .
J’ai pensé : «  ça suffit, les gars ! » mais j’ai seulement serré les dents ; les mecs ont dû croire que j’allais mordre.. Même ceux qui avaient déjà craché dans leurs doigts ont reculé.

T’as assez bu, je lui ai dit tendrement à l’oreille

 Et, j’ai pris son verre que j’ai posé sur le plateau d’un serveur en noir qui rodait par là.

On s’en va ? j’ai proposé.

Elle a pas répondu mais, quand j’ai pris son bras comme un  qui mettrait sa veste sur les épaules d’une femme qui frissonne, elle m’a suivi.

Dans la voiture, que je conduisais , elle a fini par poser la tête sur mon épaule.
Sur la route, nous n’avons pas échangé 10 mots. A peine pour lui demander où elle voulait que je la reconduise.

Chez toi, beau chevalier, elle m’a dit  la voix un peu lourde .

A l’époque,  j’habitais un drôle d’endroit : les locaux désaffectés d’un centre de tri de la poste . 220 m2 en une seule pièce.
Et 17 poteaux énormes pour soutenir l’immeuble au-dessus et séparer l’espace. J’avais commencé de l’aménager et puis le courage m’a manqué et mon Loft à fini par ressembler plutôt à une cave, une sorte de gigantesque mobil-home que l’on aurait pas fini d’aménager. Mais, bon, j’avais de la place pour peindre et ça me convenait comme ça. Il y avait dans un coin, empilés sur une trentaine de m2, des meubles et des cartons, les vestiges de ma vie d’avant que je n’avais pas encore eu le courage de jeter. Un peu comme un vieux sparadrap qu’on a depuis trop longtemps autour du doigt, un sparadrap sale et collant mais qu’on ose pas arracher de peur que la plaie ne s'ouvre à nouveau.
Quand on est arrivé, j’ai coupé le moteur et au lieu de descendre, je l’ai laissé s’endormir.
L’avantage de ce loft, c’est qu’il ouvrait sur un parking et de la voiture à la porte d’entrée il y avait jamais plus de 2 mètres. Alors, j’ai fait ce que j’avais vu des mecs balaises faire dans les films : Je l’ai portée.
Jusqu’à mon lit.
Quand je l’ai déshabillée,  elle dormait vraiment, à poings fermés, avec les pouces repliés  à l’intérieur des doigts. Comme les bébés. J’ai remonté le drap sur son corps tremblant de tristesse. J’ai regardé ses mains encore une fois, j’ai passé mes doigts sur son front puis je me suis levé et j’ai éteint la lumière.
 Je suis ressorti sur le parking,  devant mon entrepôt/ atelier/loft. La nuit, cette nuit là, comme aujourd’hui, était pleine de la puissance de la lune.

J’ai allumé une cigarette dans une obscurité si claire qu’on aurait dit du rosé quand un vrai soir noir peut ressembler à un vin rouge sang.

Après avoir longuement détaillé la crête des immeubles qui se découpait sur un ciel scintillant comme des millions de papiers d’alu tombant de nulle part, je suis rentré. Dans cette énorme pièce bien noire au fond, puisqu’il n'y avait des fenêtres que  sur un coté, la lune dessinait une fine bande de lumière blanche qui entrait d’un côté et allait  jusqu’au bout, là où était mon lit.  Une fine bande de lumière s’accrochait sur ses hanches.

Pendant que je me fais ce  flash back, Haess n’a pas cessé une seconde de me parler.
Ça me fait un peu comme quand je m’endors devant la télé, un ronron que j’écoute pas mais qui me réveille dés qu’il s’arrête. Je plane sur les sons qu’elle jette dans l’air tiède, sur ceux que je peux attraper.  Elle me dit que l’art, les images et même les mots vont changer bientôt parce que le temps et la vie qu’il y a dedans vont ralentir.

Et si on ralentit, on peut s’attarder sur les détails, tu comprends ?

 Elle me parlait en même temps des équations de P. Klee qui déjà en son temps nous avait gâché le plaisir de regarder en nous mettant des chiffres et des cases sur des couleurs qui voulaient seulement nous plaire sans avoir à nous convaincre .

Elle m’a dit :

Tu vois Paul (elle l’appelait Paul) a sûrement été le peintre le plus performant du xx° siècle, mais il a rationalisé l’art comme si il pensait que ça le ferait mieux comprendre et donc mieux vendre, et il nous a foutu dans la merde, tout génie qu’il fut.

A suivre…

Retour

Voici quelques sites d'artistes issus de diverses disciplines, et qui ne nous ont pas laissés indifférents:

•Philipe Croq

abandoned-places

•Daarken

Olivier Morvan

•Philippe Charpentier

•Emmanuel Okoro

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